Historique

Les débuts de la lithographie

Aloys Senefelder

Aloys Senefelder (1771-1836) invente le procédé en 1798, mais le mot lithographie naît en France en 1803 suivant la racine grecque litho=pierre et graphie=dessin.
Senefelder, imprimeur praguois établi à Munich, cherche un moyen d’imprimer des textes et des partitions à peu de frais. Il a alors l’idée de recourir à la pierre. Au début, les lithographes utiliseront la pierre de Munich - une pierre calcaire d’un gris légèrement ocré, et au grain si particulier.

 

 

Très vite cette technique d’impression à plat est adoptée par les imprimeurs comme un moyen de reproduction facile à mettre en œuvre, et devient l’une des principales techniques de l’estampe.
En effet, elle est fondée sur la répulsion mutuelle du gras et de l’eau : on dessine (à l’envers) d’abord le motif à reproduire au crayon gras ou à l’encre grasse directement sur la pierre, et on le fixe à l'acide. Ensuite, on utilise une encre grasse spécifique pour encrer le motif et imprimer les épreuves sur papier à l’aide de la presse lithographique : les parties enduites de gras accepteront le gras de l’encre d’impression, tandis que les autres parties à condition qu’elles soient mouillées, le refuseront. De cette manière, le papier pressé sur la pierre mouillée et encrée recevra l’impression de l’image tracée par le dessinateur.

Presse litho

Les 9 étapes de l’impression traditionnelle d’une lithographie sur pierre
1) grainer la pierre au sable avec le bourriquet
2) dessiner au crayon ou à l’encre lithographique
3) fixer le dessin en acidulant la pierre
4) installer la pierre sur la bête à cornes
5) préparer le rouleau encreur
6) mouiller la pierre
7) encrer la pierre et son dessin au rouleau
8) appliquer une feuille et la protéger
9) passer la feuille sous la pression de la raclette

Mais la lithographie se heurte très rapidement au problème de la couleur. Au début beaucoup de lithographies étaient coloriées à la main après la simple impression d’un noir. Cependant, la nécessité d’utiliser une pierre par couleur s’imposa très vite. Le premier chromolithographe, Godefroy Engelmann qui fit breveter son invention en 1837, décomposa la palette en trois couleurs primaires - jaune, rouge et bleu, se contentant d’ajouter une quatrième pierre pour le noir, toutes les autres couleurs étaient obtenues par superposition. Il venait d’inventer le principe de l’impression en quadrichromie.
La lithographie en couleurs telle qu'elle pratiquée dans les ateliers encore de nos jours, nécessite autant de pierres ou de plaques de zinc que de couleurs dans la composition : 12 couleurs signifient donc 12 passages en machine de la même lithographie. Chaque couleur prend sa place sur la feuille de papier suivant des points de repères très précis; après 12 passages en machine on obtient l'image aboutie : une lithographie en 12 couleurs.

Un essor très rapide
Ce nouveau procédé de création et de diffusion a aussitôt attiré les artistes, car il favorisait la spontanéité et la variété des effets plastiques. Ses moyens sont proches de ceux du dessin ou de la peinture, tandis que la gravure exige des connaissances techniques particulières et impose certaines contraintes.
Dès le milieu du XIXème siècle, les peintres romantiques Géricault et Delacroix, puis Daumier et Goya ont enrichi peu à peu les registres expressifs du noir et blanc et donné ses lettres de noblesse à cette technique.
Bien avant la fin du XIXème siècle, les impressionnistes tels Manet, Degas ou Renoir s’enthousiasmèrent pour la lithographie en couleurs, qui leur permettait d’exprimer tous les chatoiements, toutes les nuances qu’ils avaient en tête.
Puis la lithographie explose avec les pionniers de l’affiche publicitaire comme Toulouse-Lautrec, Chéret ou Mucha, et devient un moyen d’expression apprécié de plus en plus d’artistes pour ses couleurs vives, la subtilité de ses demi-teintes et le rendu du crayon.
Certains de ces artistes, dessinateurs de grand talent, devront à la lithographie leur célébrité alors même que leur œuvre peint se verra relégué dans l'ombre (Daumier, Chéret, Forain, Mucha, Steinlen...).

L’âge d’or
L’essor de la lithographie s’amplifie au XXème siècle : la voie est toute tracée pour les classiques de l’art moderne : Picasso, Matisse, Chagall, Miro ou Braque s’exprimeront avec brio dans cette technique.
Pour les collectionneurs, un nouveau marché est né : celui de la lithographie et du livre d’artiste. L’effet de rareté est recherché et les tirages commencent à être numérotés sous l’impulsion d’éditeurs audacieux, afin de pouvoir vendre les estampes à bon prix.
Des ateliers dont les noms ont fait le tour du monde sont associés à l’impression des lithographies des grands Maîtres de l’Ecole de Paris : Mourlot, Clot, Pons ou Desjobert...
Sans modifier son principe de base, l’impression lithographique évolue avec les technologies au cours du XXème siècle, les machines sont progressivement électrifiées, la pierre est volontiers remplacée par le zinc, l’aluminium, ou le calque.

Dans la seconde partie du XXème siècle, la lithographie industrielle est progressivement abandonnée et remplacée par les techniques modernes en quadrichromie sur machines offset. La lithographie ne doit sa survie qu'à l'impression d'art qui essaime dans le monde entier. Des ateliers prestigieux naissent aux Etat-Unis tels que Gemini, ULAE ou Tyler Graphics et apportent une contribution majeure à la diffusion des nouveaux courants de l’art contemporain comme l’expressionnisme abstrait (Motherwell, Rothko...) ou le pop art (Warhol, Lichtenstein...).
Plus récemment, des artistes comme Alechinsky, Barcelo, Tapiès ou Zao Wou-Ki perpétuent la tradition de l’estampe originale, mais trouvent peu de relais parmi les jeunes générations d’artistes.

Le déclin
De nos jours, la lithographie et l’estampe contemporaine en général souffre du désintérêt tout à la fois du public, par conséquent du manque de collectionneurs, des galeristes qui ne la défendent plus suffisamment, et des jeunes générations d’artistes qui ne prennent plus le temps de venir travailler dans les ateliers comme leurs aînés, et préfèrent créer et vendre des oeuvres originales qui leur "rapportent plus".
Après les excès des années 60-80, où l’estampe a trop vite été considérée comme une planche à billets, et finalement victime de spéculations effrénées, le marché de l’estampe à l’exception de vedettes médiatisées, n’intéresse plus beaucoup de monde.
En France, de nombreux ateliers de gravures ou de lithographies ont déjà fermé leurs portes ou sont en difficulté, les éditeurs d’art disparaissent petit à petit sans se renouveler. Un savoir faire bi-centenaire disparait sous nos yeux, car à l’ère du tout numérique, les ateliers ne forment plus de nouvelles générations d’imprimeurs et d'ouvriers lithographes (conducteurs, essayeurs...), mais réduisent plutôt leurs effectifs par manque de travail.

Un travail pédagogique est nécessaire pour expliquer tant au public qu'aux marchands d'art et aux galeristes ce qu’est une estampe originale. Il faut également susciter des vocations nouvelles de collectionneurs d'art et en particulier d'estampes. Visiter un musée ou une exposition est un premier pas, mais rentrer dans une galerie pour y acheter des œuvres d'art et faire vivre la création contemporaine serait plus profitable à nos métiers; cela permettrait aux artistes, aux ateliers et aux éditeurs de continuer leur merveilleux travail de création et de collaboration qui ont permis l'édition de tant de chef- d'oeuvres par le passé, le Jazz de Matisse édité par Tériade et imprimé par Mourlot, ou la suite Vollard de Picasso éditée par Vollard et imprimée par Lacourière, pour ne citer que deux exemples fameux.

Cependant, un nouvel espoir naît avec le développement du marché de la photographie et de la bande dessinée : les photographes et les dessinateurs BD commencent à s’intéresser à la lithographie qui leur offre cette même possibilité qu'aux artistes peintres de produire des éditions à tirage limité de grande qualité pour divulguer leur œuvre.

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